Manon Guillet

Peintre

Cette artiste est recommandée par le critique Pierre Souchaud.

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Biographie de Manon Guillet

Née à Grenoble (France) en 1992, puis diplômée de l’École Supérieure d’Art et de Design de cette même ville en 2013. Je pars ensuite vivre en Espagne afin de poursuivre des études parallèles en Histoire de l’art. À Valencia je trouve un atelier (La Persiana), ou plutôt un lieu d’ancrage, depuis lequel je travaille aujourd’hui. Partant d’une présence très forte de la ligne, ma pratique artistique rompt peu à peu avec les limites du dessin pour se tourner vers la peinture. Je me situe à mi-chemin entre ces deux techniques, travaillées principalement sur papier.

Le travail de Manon Guillet

Je dessine et je peins ce qui m’émeut, ce qui touche au sensible. Pour ne pas rester à la surface des choses,et par profond souci de vérité.

Je dessine et je peins pour ne pas entendre mais écouter; pour ne pas voir mais regarder. Peut-être par insatisfaction envers la réalité. J’ai des choses à dire et à taire, mais surtout ce besoin fondamental d’exprimer autrement, silencieusement, ce que les mots ne disent pas. Un besoin de rupture avec le langage.

Le recours au geste ?

Le recours au geste est pour moi fondamental, il rend tangible tout ce foisonnement, les gens dans la rue, la couleur des cernes, la quotidienneté cruelle et merveilleuse. L’humain et sa condition d’humain. Ses contradictions, ses constructions mentales, ses états d’être. L’individu, les relations, l’appartenance à la masse. La solitude. Comme Giacometti, de face et sans détour. Cette profonde solitude, cette chaire noire. Je peins après avoir fait le constat brutal que l’on est toujours seul, même à plusieurs.

Le dessin et la peinture me permettent de relier ma tête, mon corps, ma main et le papier, me procurent une adéquation suffisante comme pour tenter de traduire ma perception du monde extérieur et de la morbidité d’une époque, pour me frotter à l’ordinaire, au quotidien et à une certaine trivialité du réel. Dépeindre des états existentiels, à l’intérieur desquels le regardeur peut se projeter. Il y a une rencontre entre le tableau et le regardeur, et c’est cette rencontre qui m’intéresse, le fait qu’elle puisse être multiple, à chaque fois différente, qu’elle suscite émotions, sensations, projections et narrations.

Souvent je travaille à partir de photographies, que je récupère, que je prends dans la rue ou ailleurs, pour ensuite m’en détacher et à un certain point, ne plus y retourner. Parfois, on ne sait même plus de quoi il s’agit exactement et le tableau laisse alors libre cours à cette rencontre.

La figure ?

La figure, la structure linéaire des choses, des corps et des visages, sont pour moi importantes parce qu’elles rendent l’image possible, comme cernée, et me permettent alors d’intervenir. Peindre c’est un arrêt, une pause sur ce flux impétueux, étourdissant, d’images. La figuration est un moyen d’analyse mais aussi de subversion du réel, une métamorphose. Une sublimation. Elle casse les schémas de perception. Comme un pont vers celui qui regarde, elle me permet de créer quelque chose de beau et d’intense, voire aussi de dérangeant. Je travaille encore avec une grande économie de moyen, mais j’estime que ce qu’il y a à dire est définitivement plus important que sa forme. Et j’ai toujours ce besoin d’en finir au plus vite. Je me sens proche du caractère expressionniste de certaine oeuvres. La sensation et la charge émotionnelle d’une peinture sont essentielles à mes yeux. Quant à l’espace dans lequel la figure évolue, je crois qu’il s’agit sans doute d’un «non-lieu», d’un «nulle-part», une sorte de «plage» de liberté, semblable à celle des photographies prises en Angleterre, en bord de mer, à Scarborough.

La photographie comme référent ?

La photographie trouvée, est une source d’inspiration inépuisable qui me fascine. Elle est porteuse d’une histoire, d’un récit subjectif, d’un imaginaire. Elle marque un temps, c’est une petite mort de l’instant passé. Elle fige quelque-chose. Mais ce quelque chose est subjectif, il est défini par notre regard, notre propre mémoire, notre identité, nos souvenirs…Tremplin pour l’imaginaire, déclencheur d’évocations ou d’émotions, la photographie trouvée me permet de dire des choses, des choses dont je ne parlerais peut- être pas sans elle. Elle facilite la mise à nu. Quand je travaille à partir de mes propres photos de famille, c’est différent, même s’il n’est plus vraiment question de moi.

Je me sens beaucoup plus libre en utilisant les photographies des autres, de sujets inconnus. Des photographies à la fois intimes mais pourtant étrangères et anonymes. Parce qu’elles m’autorisent une prise de distance par rapport à ma propre histoire, laquelle refait pourtant parfois son apparition mais sous une autre forme, travestie en quelque sorte. Je rencontre une photographie, un album de famille en errance, un visage imprimé, et au cours de cette rencontre je découvre aussi d’autres choses sur moi-même. Cette rencontre produit l’émanation d’ une mélancolie qui ne m’appartient pourtant pas. Des anonymes, des personnes figées sur papier glacé, abandonnées dans une boîte, dans une brocante ou dans un grenier. Ces appropriations me donnent des possibilités infinies, je peux tout réécrire, plus rien n’apparaît perdu ou abandonné. Christian Boltanski dit que l’on meurt deux fois « On meurt quand on meurt et on meurt une deuxième fois quand quelqu’un trouve votre photo et que plus personne ne sait de qui il s’agit». C’est une réalité effrayante.

Je travaille également à partir de portraits volés dans la rue. J’aimerais pouvoir demander la permission, mais quand je le fais, tout change, la personne est en représentation d’elle-même, il est trop tard. Il y a quelque chose d’insondable dans l’expression fugace des visages que je capture ainsi, parce qu’ils m’émeuvent soudain. Parfois dans les transports en commun, en marchant, ou assise à un café, je capture la vision introspective que j’ai de visages qui sont comme plongés en eux-même. C’est en arrivant en Espagne que j’ai commencé à m’intéresser au portrait, et à cette matière toujours plus crue dans la véracité des expressions. Un ami me fit découvrir le catalogue d’une rétrospective de photographies de reportage en milieux psychiatriques à la fois en France et en Italie dans les années soixante-dix. La véracité et la transparence de l’humain y est troublante. Une de mes plus belles rencontres. Le caractère propre et cru des visages, leur transparence, sans masques, c’est comme de l’argile sous les doigts.

Le mot du Critique d’Art

Scruter l’humain dans sa figuration peinte et dessinée, tel est l’envie et la nécessité d’artiste de Manon Guillet. «  La figuration est un moyen d’analyse mais aussi de subversion du réel, une métamorphose. Une sublimation. Elle casse les schémas de perception. Comme un pont vers celui qui regarde, elle me permet de créer quelque chose de beau et d’intense, voire aussi de dérangeant. » dit-elle

Les photos, perdues,  décolorées, froissées,  d’anonymes ayant vécu ou peut-être disparus, sont ses sujets d’émotion et d’inspiration, son chemin pour dire l’Être dans son intériorité  et sa mémoire. ..avec le dessin et la peinture comme somptueux vecteurs de ce voyage.

Pierre Souchaud

Critique d'Art